Miriam Makeba et Stokely Carmichael : l’exil guinéen d’un couple révolutionnaire

Miriam Makeba et Stokely Carmichael : l’exil guinéen d’un couple révolutionnaire

En 1968, la capitale guinéenne devient un lieu unique d’exil et d’engagement politique pour deux figures emblématiques des luttes antiracistes et panafricaines : Miriam Makeba, la célèbre chanteuse sud-africaine, et Stokely Carmichael, militant afro-américain du mouvement des droits civiques et figure emblematique du Black Panther Party. Dix ans après l’indépendance de la Guinée, ce couple choisit Conakry pour poursuivre leur combat contre le racisme et pour l’unité africaine. Accueillis chaleureusement par Ahmed Sékou Touré et son épouse, ils plongent dans l’effervescence intellectuelle et artistique qui marque la révolution culturelle et politique de ce pays nouvellement libre.

Pour la chercheuse Elara Bertho, qui retrace leur parcours dans son ouvrage Un couple panafricain : Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée, cette période dépasse la simple étape biographique. Elle souligne que « Conakry se place au centre d’une cartographie des luttes décoloniales, où la musique, les discours et les pratiques politiques se rejoignent pour réinventer l’Afrique ». L’objectif était de montrer comment l’Afrique elle-même devenait un acteur central du mouvement panafricain, et pas seulement le lieu de l’exil.

Deux parcours, une mĂŞme quĂŞte

Chacun des membres du couple apporte sa propre manière de lutter. Miriam Makeba s’engage dès ses débuts contre l’apartheid en Afrique du Sud. Ses chansons et ses apparitions publiques dénoncent la ségrégation raciale aux États-Unis, malgré la reconnaissance théorique des droits civiques. Son passage à Conakry marque un tournant : elle enregistre sous le label d’État des chansons célébrant le panafricanisme et le socialisme révolutionnaire, et rendant hommage à Sékou Touré. Sa musique devient alors un vecteur de l’idéologie guinéenne et du mouvement panafricain global.

De son côté, Stokely Carmichael, qui avait participé aux grandes marches pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King, théorise le concept de racisme systémique aux États-Unis et popularise le terme Black Power. Arrivé à Conakry, il se rapproche de la politique de l’authenticité de Sékou Touré, qui prône la décolonisation de l’histoire, de la culture et de l’éducation. Comme le note Bertho, « les textes de Carmichael offrent une grille de lecture fascinante de la colonialité persistante et des moyens de lutte transatlantiques ».

Conakry, laboratoire du panafricanisme

La Guinée de 1968 est un carrefour pour les militants et intellectuels africains et diasporiques. Kwame Nkrumah, déchu du Ghana en 1966, trouve refuge à Conakry, tout comme Amílcar Cabral, leader du PAIGC engagé dans l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert. Le couple Makeba-Carmichael participe activement à cet écosystème cosmopolite, où se rencontrent Zimbabwéens, Mozambicains, Angolais et autres militants anticoloniaux.

La Guinée indépendante, malgré son ouverture aux intellectuels et artistes, est marquée par une répression politique croissante. Makeba et Carmichael bénéficient néanmoins d’une position privilégiée grâce à leurs liens étroits avec le président. 

Il écrivit en  le livre Stokely Speaks: Black Power Back to Pan-Africanism qui expose sa vision socialiste et panafricaine à laquelle il restera fidèle. Plutard, il choisit de changer son nom en Kwame Ture en honneur aux dirigeants africains Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou Touré.

« Il faut comprendre leur adhésion au régime dans le contexte d’une violence néocoloniale globale : la France avait isolé la Guinée, provoquant famines et crises économiques, et les États-Unis restaient un pays structurellement raciste », explique Bertho. Pour eux, Sékou Touré représentait un idéal antiraciste, anticapitaliste et anti-impérial, malgré les dérives autoritaires de son régime.

Une mémoire fragile

Cette histoire illustre non seulement le rôle central de Conakry dans le panafricanisme, mais aussi la manière dont la musique, le militantisme et la vie intellectuelle se sont entrelacés pour construire une vision transatlantique de la libération africaine. Malgré le divorce du couple en 1978, leur action commune demeure un symbole de la solidarité panafricaine et de l’engagement transcontinental.

Héritage et perspectives

Leur passage rappelle que la Guinée a été un véritable laboratoire du décolonial, un lieu où la culture et la politique s’entremêlent pour façonner des imaginaires nouveaux. Comme le résume Bertho : « Ce couple a incarné la possibilité de transformer la vie culturelle et politique en un instrument de lutte et d’émancipation ».

L’histoire de Makeba et Carmichael à Conakry reste donc une leçon sur l’importance de documenter et de valoriser les parcours transnationaux du panafricanisme. Elle invite à réfléchir sur l’héritage des luttes passées et sur la manière dont la Guinée peut continuer à célébrer son rôle dans l’histoire des mouvements de libération et de solidarité africaine.

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